Charlotte Delbo, La vie retrouvée, de Ghislaine Dunant

Charlotte Delbo, La vie retrouvée

août 2016
Grasset, collection littéraire de Martine Saada
600 pages

Quelques mots pour dire comme ce livre est né, s'est imposé :

« Vous ne connaissez pas Charlotte Delbo ? », m'a demandé un jour mon amie américaine. Ses yeux rieurs me regardaient, nous nous étions arrêtées de marcher. « C’est le plus grand écrivain de langue française sur les camps, je fais un cours sur elle à l’université. » J’entendais les voitures glisser sur l’avenue, leurs amortisseurs rebondir sur chaque bande du macadam, la sirène d'une voiture de police, j'étais loin de la France, et je ne savais rien d’un écrivain qui comptait au département de littérature française de l’université de New York.
« Je l’ai fait venir plusieurs fois pour parler à mes étudiants. Elle habitait derrière le Panthéon, elle était vive, gaie, un fort tempérament, elle portait de grands chapeaux, des vêtements excentriques, elle aimait la vie. Elle pouvait s’ouvrir une demie bouteille de champagne chez elle le soir. De son balcon, elle voyait la moitié de Paris. » Tout est resté net de ce que j’ai entendu ce jour de 1993. Il y avait une femme qui était revenue d’Auschwitz, qui avait écrit la plus belle œuvre sur ce terrible et qui s’offrait du champagne parce qu’elle aimait la vie.
A cette époque je n’ai pas commencé à lire Charlotte Delbo. Plus tard dans ma vie j’ai cherché une voix qui mette des mots sur la mort qui arrache les êtres les plus aimés. Sur la douleur que rien ne peut adoucir. Et sur les fantômes qui venaient autour de moi quand je pensais à la catastrophe d’Auschwitz. J’ai lu "Aucun de nous ne reviendra" et les autres livres de Delbo. Pour la première fois j’ai trouvé des mots qui avaient traversé la mort, des mots qui revenaient et m’apportaient une connaissance que j’attendais. Je rencontrais une écriture qui crevait la surface protectrice de la vie pour toucher l’âme, le corps qui souffre ce qu’un être humain ne doit pas souffrir. Qui prend les mots simples, brise le rythme de la phrase et garde une syntaxe qui respecte l’architecture de la langue parce que la langue porte.
Les mots peuvent dire le plus dur, ce qu’il est à peine supportable de voir, et de concevoir. Et ils peuvent ramener l’amour que ses yeux de femme avaient eu pour tous ceux qu’elle avait vu souffrir. La lucidité, la capacité de dire et d’écrire était là. Une langue pouvait rendre ce qui avait eu lieu. Le trou que faisait dans notre humanité la catastrophe d’Auschwitz, un écrivain me donnait le moyen de le raccommoder avec une œuvre qui en faisait le récit. Elle avait cherché la beauté de la langue dans le terrible de mots ciselés en arrêtes coupantes. Elle les disait avec la douceur qui prend quand l’au-delà de la douleur est atteint.
Je découvrais un écrivain qui trouvait la puissance pour écrire le plus terrible de l’expérience humaine et donnait à voir à l’intérieur d’une scène le geste le plus humain d’une amie, à sentir l’enfance en soi qui revient, la tendresse de l’amour partagé avec celui qu’elle avait trouvé si beau, la sensualité ressurgie. Elle disait l’impudeur de son corps de femme quand elle le redécouvrit, nu jusqu’à la taille, dans un ruisseau que le printemps venait de dégeler sur la plaine de Birkenau. Elle l’écrivait vingt cinq ans plus tard, interrogeait avec liberté ce souvenir au moment de l’écrire, elle découvrait la vie retrouvée.
La sienne avait commencé avant la guerre auprès de Jouvet, à transcrire pour lui tout ce qu’il disait pendant ses cours au Conservatoire. Trois années où son oreille s’est tendue aux mots, aux vers de Molière, Racine, Marivaux. Elle   accompagne en 1941 la tournée de Jouvet en Amérique latine, puis décide de la quitter pour rentrer en France rejoindre son mari résistant. Elle est arrêtée avec lui, emprisonnée, déportée. Il est fusillé au Mont Valérien. « Un miracle » la ramène dans un monde où celui qu’elle a aimé n’est plus.
Pour Charlotte Delbo, il restait à écrire pour revenir.

haut de page